samedi 18 avril 2015

Lecture: La cote 400

Je cherchais à la bibliothèque "La condition pavillonnaire" du même auteur, recommandé dans les pépites 2014-2015 compilées par Galéa, ils ne l'avaient pas, mais j'ai immédiatement été séduite par la quatrième de couverture:


Elle rêve d'être professeur, mais échoue au certificat et se fait bibliothécaire. Esseulée, soumise aux lois de la classification de Dewey et à l'ordre le plus strict, elle cache ses angoisses dans un métier discret. Les années passent, elle renonce aux hommes, mais un jour un beau chercheur apparaît et la voilà qui remet ses bijoux. Bienvenue dans les névroses d'une femme invisible. Bienvenue à la bibliothèque municipale, temple du savoir où se croisent étudiants, chômeurs, retraités, flâneurs, chacun dans son univers. Mais un jour ce bel ordre finit par se fissurer.


Comment résister à un roman qui parle de bibliothèque, qui parle de livres, moi qui depuis que je suis entrée au collège ait fait des différentes bibliothèques, scolaires puis municipales, mon lieu de sortie de prédilection.

Ce récit est très court, 64 pages seulement, mais 64 pages intenses d'un monologue sans retour à la ligne, sans paragraphe, sans respiration, 64 pages qu'on dévore sans s'arrêter, pendus aux lèvres de la narratrice.
Cette narratrice, c'est une bibliothécaire, responsable du rayon "Géographie", dans une ville de province où elle a atterri 25 ans plus tôt pour suivre l'homme dont elle était amoureuse, qui l'a abandonnée, et comble de l'horreur, pour une ingénieure: "J'avais tellement honte: avoir pu aimer un homme capable de trouver du charme à une bureaucrate nucléaire,  quelle barbarie"

Cette femme qui a raté le CAPES et qui est devenue "ouvrière spécialisée, rangeuse de livres, petite main, bip-bip...... ", elle a un avis sur tout: l'organisation de la bibliothèque, la hiérarchie des bibliothécaires, les lecteurs, l'histoire.... et elle nous en fait profiter en même temps qu'à un lecteur qui a passé la nuit à la bibliothèque, et qu'elle a retrouvé endormi dans ses rayons.
Comment ne pas trouver attachante une femme dont l'auteur préféré est Maupassant, une femme pour qui les livres sont tout, une femme qui dit "quand je lis, le peux tout oublier, des fois je n'entends même pas le téléphone", "quand je lis, je ne suis plus seule". Et pourtant, seule, elle l'est, c'est une vieille fille pleine de tocs et de préjugés, qui considère que "c'était bien la peine d'acheter des romans ouzbeks mal traduits et inempruntables si on n'avait pas d'abord tous les livres et les romans de Beauvoir et Maupassant", qui est incapable de sympathiser avec ses collègues qu'elle regarde de haut.

Elle nous ferait presque de la peine, on l'imagine tellement bien, souris grise dans le sous-sol de la bibliothèque, rayon géographie, là où ne se promène pas pas hasard, celle qu'on ne voit pas, la femme invisible qui enregistre les emprunts, et surveille que l'ordre règne dans son domaine, celle qui voudrait bien qu'un de ses visiteurs réguliers, qui lui semble à la hauteur de ses attentes intellectuelles, la regarde!

Ce monologue est captivant, on est totalement plongés dans ce sous-sol, qui nous évoque forcément des souvenirs, parce qu'un jour où l'autre on a tous erré dans ces rayons à la recherche de matière pour un exposé ou un devoir.... Notre bibliothécaire passe du coq-à-l'âne sans jamais nous perdre, déversant dans une oreille disponible sa vision de sa vie, du monde et des autres, au travers du prisme de sa classification de Dewey, et ça a été pour moi une excellente lecture, un vrai coup de coeur.

Alors si vous ne l'avez pas encore découvert, n'hésitez pas à vous mettre à l'écoute de cette femme!

vendredi 17 avril 2015

Lecture: Les éclaireurs


Après "Les falsificateurs", je me suis précipitée sur le deuxième tome des aventures de Sliv, pressée d'en savoir plus sur le CFR et sa finalité.

Résumé: C'est l'histoire de Sliv, agent spécial du CFR (Consortium de Falsification du Réel), qui veut comprendre pour quoi et pour qui il travaille. C'est l'histoire d'une organisation secrète internationale, qui tente d'influer sur l'histoire des hommes, et dont l'existence est brutalement remise en cause un certain 11 septembre 2001. C'est l'histoire de Youssef, tiraillé entre sa foi et son amitié; de Maga, jeune femme moderne que son mariage précipite dans une famille d'intégristes; de Lena, dont la rivalité professionnelle avec Sliv cache peut-être des sentiments d'une autre nature. C'est l'histoire d'une grande nation, les Etats-Unis, qui trahit ses valeurs quand le monde a le plus besoin d'elle. C'est, d'une certaine façon, l'histoire du siècle qui vient.

Ce deuxième volet se déroule juste après les attentats du 11 Septembre, et se concentre sur la montée du terrorisme, et l'éventuelle entrée en guerre des Etats-Unis contre l'Irak.
Contrairement au premier tome, où on découvrait les activités du CFR à travers les multiples dossiers et sujets traités par les différents protagonistes, "Les éclaireurs" est centré sur le rôle du CFR dans la montée du terrorisme, et sa possible implication dans les attentats du 11 Septembre, puis sur son rôle dans le déclenchement de la guerre. 

Ces évènements sont finalement très proches de nous, beaucoup d'entre nous sont capables de dire ce qu'ils faisaient le jour où les Tours Jumelles se sont effondrées, beaucoup d'entre nous ont vu, comme notre héros, les images terrifiantes tourner en boucle à la télévision. Cela rend le roman parfois à la limite du documentaire, d'autant plus que "dans la vraie vie", la question s'est véritablement posée de la manipulation des informations, de la présence non vérifiée de ces armes en Irak qui ont servi de prétexte à l'entrée en guerre. C'est le seul point qui m'a un peu "gênée", cette focalisation sur les preuves (ou non preuves), avec parfois presque trop de détails (comme les diamètres des tubes si chers à mon amie Galéa ;-)).


Ce deuxième tome est moins tourné sur la création de dossiers isolés, de la naissance de l'idée à la mise en place des falsifications nécessaires, mais s'attache à travers les actions du CFR à une réflexion plus générale sur le fonctionnement du monde, le besoin d'affrontement: "Il y avait toujours "nous" et "les autres"et l'on ne pouvait se passer de ces derniers sous peine d'oublier qui on était." C'est cette logique qui a conduit le CFR à identifier les "autres" qui remplaceraient le bloc communiste dans l'affrontement Est/Ouest, et à essayer de prévenir l'Occident de la menace potentielle. Mais on se demande si la fin justifie les moyens, on découvre que les membres du Comex du CFR ne sont "que" des hommes, faillibles eux aussi, qui peuvent se tromper, et doivent assumer les conséquences de leurs choix.
Bello y fait aussi une analyse du fonctionnement du système politique américain, analyse plutôt critique, tant des hommes politiques eux-mêmes qui n'ont pas hésité à manipuler le peuple, que le peuple qui s'est laissé manipuler, au point de laisser ceux qui les gouverne déclarer une guerre sans preuve concrète. Cette analyse fait écho à toutes les interrogations qui ont fait suite à cette entrée en guerre, à ces armes qui n'ont jamais été trouvées, et malgré ce que pense Sliv, on peut se demander si nous (peuple français) aurions su nous opposer à nos dirigeants si nous avions été à la place des Américains.

Et puis dans ce livre, il y a une très fine analyse des sentiments humains: l'amitié d'abord, à travers la relation de Sliv et Youssef, cette relation qui souffre de leurs différences, mais résiste aux épreuves, au point que Youssef confie son destin à Sliv sans douter. J'aime cette amitié qui ose dire, qui ose l'affrontement et la vérité, mais qui permet de passer outre ce qui sépare. L'amour ensuite, celui de Magda et Youssef, cet amour qui pousse Magda à tenter de se fondre dans la famille de Youssef malgré leur intolérance, et cet amour qui pousse Youssef à prendre ses distances et à assumer ce qu'il est "contre" sa famille.
On a ensuite l'ambition, celle de Sliv bien sûr, qui le pousse à vouloir aller toujours plus haut, toujours plus vite, sans penser aux conséquences de ses actes. Mais aussi la "non-ambition" de Gunnar, celle qui peut sembler surprenante, mais qui est pourtant aussi tout à fait légitime.
Enfin, il y a la jalousie. Celle qui nous pousse à accomplir de mauvaises actions, pour prouver qu'on existe, qu'on est meilleur que les autres. Celle qui est si condamnable, et pourtant si humaine.

Les personnages de Bello sont magnifiquement humains: pas de manichéisme dans les descriptions, tous portent en eux une part de bon et une part trouble, comme nous ils sont tiraillés par la vie, par ce qu'ils veulent, leurs désirs, leurs ambitions, leur entourage..... On ne peut pas vraiment classer les bons d'un côté et les mauvais de l'autre, on comprend, on excuse, on accuse....ces personnages sont "réels" et attachants, et font la force de ce roman.

Bien sûr, le clou du roman est la révélation de la finalité du CFR, mais ça, je vous laisse le plaisir de la surprise..... Je peux juste dire que j'ai été surprise, mais que finalement c'est exactement ce qu'il fallait au roman.....encore une piste de réflexion, mais celle là je ne la développerai pas pour éviter de gâcher la lecture!

En résumé, encore un excellent moment de lecture, dans la lignée du premier, j'ai hâte de découvrir le 3ème!

dimanche 12 avril 2015

Lecture: Le roi transparent


C'est grâce à Miss Léo que j'ai découvert ce livre, que j'ai eu la grande chance de gagner au concours des 3 ans de son blog!

Résumé: Léola revêt l'armure d'un chevalier pour échapper à une mort certaine et bouleverse dans un même mouvement le cours de son destin. Autrefois paysanne, elle est désormais guerrière auprès de l'énigmatique Nynève. des champs de bataille à la cour d'Aliénor d'Aquitaine, Léola s'interroge: au coeur d'un Moyen Age en plein chaos, y a-t-il encore une place pour le rêve et l'amour?

Ce roman est passionnant et très dense. Même si l'auteur, qui le reconnaît, a pris quelques libertés avec la chronologie, on se retrouve plongés dans le XIIème siècle, à la cour d'Aliénor d'Aquitaine, dans les châteaux de ces nobles qui s'affrontent pour garder le pouvoir, dans les villes où monte le pouvoir du peuple, dans le pays cathare envahi par l'Inquisition....Peut-être que les incohérences temporelles pourraient gêner un lecteur averti, mais comme je ne m'y connais pas assez, je n'ai eu aucun problème à m'immerger dans le roman. Et puis en plus des faits historiques, on retrouve les contes et légendes qui m'ont toujours fait rêver, en particulier Merlin et Viviane, donnant un côté fantastique à ce roman, nous laissant parfois nous demander ce qui est réel ou non.

L'Histoire sert de toile de fond au récit, permet de l'ancrer dans le temps et l'espace, et de donner de la réalité à l'histoire de Léola.

Car si l'auteur nous décrit l'évolution de la société de l'époque, les grands bouleversements qui agitent cette période de l'Histoire, c'est du point de  vue de Léola, l'héroïne de cette fresque. Plus que l'évolution de la société, c'est l'évolution de Léola qui est le fil directeur du roman: véritable roman d'apprentissage, il nous permet d'accompagner cette jeune fille dont le destin bascule le jour où son père, son frère et son promis sont emmenés de force pour faire la guerre au côté de leur seigneur.

Commence alors pour Léola une longue errance, une longue quête, d'abord à la recherche de Jacques, son amour, mais finalement une quête vers elle même. De paysanne, elle devient guerrière pour survivre, devant apprendre à apprivoiser ses forces et ses faiblesses pour vaincre ses ennemis. Elle doit aussi apprendre à cacher sa féminité pour survivre, car son usurpation d'identité pourrait la conduire à la mort. Pourtant, sous son armure, elle reste une femme, avec ses désirs, ce qui l'oblige à une double personnalité. Mais elle finira par accepter cette dualité, le jour où elle trouvera l'homme qui l'accepte avec ses cicatrices et son épée, telle qu'elle est.
Léola acquiert la maîtrise des armes, mais aussi du savoir, et avec elle on découvre l'alchimie, la philosophie, l'amour courtois. Avec elle on réfléchit à la montée de l'intolérance incarnée par l'Inquisition, à la doctrine des cathares, qui seront massacrés au nom de l'Eglise. Et même si elle n'adhère pas à cette doctrine, elle prendra une dernière fois les armes pour les défendre, sans jamais les abandonner.

J'ai énormément aimé Léola, peut-être parce qu'elle m'a rappelé le parcours qu'il a fallu que je fasse pour m'accepter en tant que femme dans un métier d'hommes, pour accepter que ma féminité n'est pas un frein mais un atout qu'il faut savoir maîtriser. Et puis j'ai admiré son parcours, cette ténacité qui fait qu'elle ne renonce pas, qu'elle ne repart pas en arrière, même le jour où elle apprend que ceux qui lui ont été arrachés sont rentrés, elle choisit d'aller de l'avant, pour son accomplissement.

Mais Léola n'est pas seule, et la galerie de personnages hauts en couleur qui l'entourent est indispensable à la réussite du roman: Nynève, le fée du savoir, qui accompagne Léola jusqu'au bout, son Maître d'armes et Guy, le géant resté un enfant, Gaston l'alchimiste, Dhuoda la Dame Blanche, qui bascule dans la folie, mais enseignera à Léola l'art d'être femme, Violante la naine, Léon le forgeron qui lui fera connaître l'amour, mais aussi les religieuses qui les accueillent et permettent à Léola d'approfondir son savoir.

Et puis pour la férue de fantastique que je suis, il y a la légende du Roi transparent, celle qu'il ne faut pas évoquer, celle qui donne à ce récit une coloration irréelle, qui le sort définitivement du roman historique.

Au final, un très bon moment de lecture, un roman passionnant, et un auteur que j'ai été ravie de découvrir!
Un très grand merci à Miss Léo pour cette belle découverte!

mardi 7 avril 2015

Lecture: Charlotte


Ce roman m'a été offert pour mon anniversaire. Ca tombait bien, je ne l'avais pas lu, et j'avais envie de le lire: j'avais beaucoup aimé "La délicatesse" et "Les coeurs autonomes", j'étais donc bien disposée envers l'auteur, et jusqu'à présent je n'ai jamais été déçue par les Goncourt des lycéens.

Résumé: Ce roman retrace la vie de Charlotte Salomon, artiste peintre morte à vingt-six ans alors qu'elle était enceinte. Après une enfance à Berlin marquée par une tragédie familiale, Charlotte est exclue progressivement par les nazis de toutes les sphères de la société allemande. Elle vit une passion amoureuse fondatrice, avant de devoir tout quitter pour se réfugier en France. Exilée, elle entreprend la composition d'une œuvre picturale autobiographique d'une modernité fascinante. Se sachant en danger, elle confie ses dessins à son médecin en lui disant : «C'est toute ma vie.» Portrait saisissant d'une femme exceptionnelle, évocation d'un destin tragique, Charlotte est aussi le récit d'une quête. Celle d'un écrivain hanté par une artiste, et qui part à sa recherche.

J'avais entendu des avis négatifs sur l'écriture de ce roman, en vers libres, mais j'ai trouvé que ce style collait bien avec l'histoire et la personnalité de Charlotte. Car cette économie de mots et de phrases fait pour moi écho à la solitude et au silence de Charlotte. Je ne connaissais pas cette artiste, je ne sais pas ce qui dans ce livre est romancé, mais j'ai été emportée dans l'histoire.

J'ai été touchée par cette enfant marquée dès le départ par le malheur et la tragédie, qui s'acharnent sur sa famille maternelle de génération en génération. Porteuse du prénom de sa tante morte jeune, soeur adorée de sa mère, "Charlotte comprend tôt que les morts font partie de la vie". Mais pourtant dès le début, la vérité est faussée, on lui cache la véritable cause du décès de cette Charlotte qui a laissé un si grand vide chez sa mère et sa grand-mère, comme on lui cachera ensuite pendant des années la cause de la mort de sa mère.
Et ce mensonge va ronger sa vie, conditionner son comportement:
"Elle comprend l'étrangeté qui l'habite depuis toujours.
Cette peur démesurée de l'abandon.
La certitude d'être rejetée par tous".
Comment se construire quand ceux qui nous aiment faussent notre vision de la vie?

A ce malheur intrinsèque à la famille s'ajoute la tragédie qui se joue en Allemagne, l'accession des nazis au pouvoir, l'exclusion des juifs de la vie étudiante, culturelle, professionnelle... Charlotte voit son père arrêté et interné dans un camp, elle doit arrêter ses études, avant de se voir refuser le prix mérité aux Beaux-Arts à cause de sa religion, et elle doit finalement laisser ses parents et l'homme qu'elle aime pour partir se mettre à l'abri dans le sud de la France. Mais loin de trouver la paix et la sécurité auprès de ses grands-parents, elle bascule à nouveau dans l'horreur du drame familial.

Et quand enfin on se dit qu'elle a trouvé le bonheur, c'est l'histoire qui la rattrape à nouveau, pour de bon cette fois-ci.

Jusqu'au bout on voudrait qu'enfin la malédiction qui pèse sur elle soit levée, que le sort arrête de s'acharner sur elle, et pourtant c'est cette vie qui a fait d'elle l'artiste qu'elle est, car la peinture a été son moyen de survivre, de remplacer les mots et le vide.

Cette lecture n'est pas loin du coup de coeur, j'ai dévoré le roman, j'ai été portée par le style, emportée dans l'histoire, ça a été un très beau moment, que je recommande sans hésiter!

vendredi 3 avril 2015

Lecture: Réparer les vivants


Encore un livre que j'ai emprunté sur les conseils de Galéa, son article m'avait vraiment donné envie de découvrir ce roman. Maylis de Kerangal, pourtant, je n'étais pas sereine, un de mes collègues (qui n'est pas rebuté par les lectures arides) avait abandonné "Naissance d'un pont" au bout de 12 pages. Sachant que les ponts, c'est notre domaine, c'était plutôt mauvais signe....

Résumé:
"Le coeur de Simon migrait dans un autre endroit du pays, ses reins, son foie et ses poumons gagnaient d'autres provinces, ils filaient vers d'autres corps". Réparer les vivants est le roman d'une transplantation cardiaque. Telle une chanson de gestes, il tisse les présences et les espaces, les voix et les actes qui vont se relayer en vingt-quatre heures exactement. Roman de tension et de patience, d'accélérations paniques et de pauses méditatives, il trace une aventure métaphysique, à la fois collective et intime, où le coeur, au-delà de sa fonction organique, demeure le siège des affects et le symbole de l'amour.

Le sujet est difficile, l'auteur nous parle de don d'organes, à partir d'un cas fictif, et pourtant si réel. Premier choc du roman, l'accident qui plonge Simon dans le coma, contraste saisissant avec ce jeune si vivant parti affronter les vagues aux aurores, ce jeune prêt à tout pour prendre la meilleure vague. On bascule d'un coup dans l'univers de la réanimation, et dans le processus du don, vu par les différents acteurs de cet enchainement de faits et d'actions qui conduisent de la mort à la vie.

J'ai eu beaucoup de mal avec le style de Maylis de Kerangal: phrases très longues, accumulation d'énumérations et digressions usant de virgules, tirets, comparaisons, redondance.....qui, pour une lectrice comme moi qui a une fâcheuse tendance à sauter des mots, rend la lecture très ardue et peu fluide. C'est d'ailleurs ce qui a bloqué mon collègue, les phrases d'une page dont on ne voit pas la fin, au lieu d'un style plus "concis" et plus accessible.
Cela dit, dans le cas qui nous intéresse, je pense que ce style permet de rendre supportable le fond de l'histoire, car comment ne pas se projeter dans ce roman qui peut toucher un large public: on peut s'identifier à Simon ou ses amis, prêts à se brûler les ailes pour vivre leur passion, à Juliette, le premier amour, à Marianne et Sean, les parents brisés, aux médecins et soignants qui accompagnent toutes les étapes, ou enfin à ceux qui reçoivent, à leur famille....

Et en s'identifiant, on est poussé à réfléchir. Comment réagirions nous à la place de Marianne et Sean qui doivent décider si leur fils est ou non donneur? Comment accepter la mort de celui qui ne devrait pas partir avant nous, alors qu'il semble juste dormir? Autant pour moi la question ne se pose pas, je suis d'accord pour donner (il faudrait d'ailleurs que je voie quelles démarches faire pour être sure que personne ne se pose la question le cas échéant), autant je ne sais pas ce que je ferais si ça devait arriver à mes enfants ou mon mari (et là je croise les doigts pour ne jamais avoir à me poser la question).
Chaque personnage tour à tour est important, permettant de s'immerger dans ce processus complexe, permettant d'appréhender les enjeux de chacun, les rôles de chacun, et de détailler pas à pas le déroulement de ce transfert qui permet de "réparer les vivants". Et l'auteur les rend profondément humains, les ancrant dans une histoire, une réalité, ne se contentant pas de la place qu'ils occupent dans ce drame, mais les ramenant à ce qu'on connaît, une infirmière malheureuse en amour, un médecin bon élève, une "fille de", une femme comme les autres qui mange mal et ne veut pas aller chez sa fille.....Chacun a un vécu en dehors de ce don, qui rend le roman profondément réel.

Au final, une lecture intéressante, qui m'a fait réfléchir, et qui me donne envie d'aller voir si le style de l'auteur peut être apprivoisé, ou si cela restera définitivement pour moi un frein à sa lecture (parce que j'ai quand même besoin que lire reste un plaisir accessible, même quand il est 23h et que je suis crevée).

dimanche 22 mars 2015

Lecture: Les Falsificateurs


Ce livre, comme bien d'autres ces derniers mois, est un conseil de bloggueuses. C'est pour moi l'énorme  point positif de la blogosphère: j'ai rencontré sur la toile des filles formidables, qui en connaissent parfois plus sur ma vie actuelle que mes copines IRL qui habitent aux 4 coins de la France, et surtout, qui partagent ma passion pour la lecture. Je me sens même à la traîne, moi qui jusque là était la seule qui lisait beaucoup. Et grâce à elles, j'élargis mon horizon littéraire, je découvre des auteurs que je n'aurais jamais sortis des rayons de la bibliothèque. Bien sûr nous ne sommes pas toujours d'accord sur les lectures, on a le droit d'aimer ou de ne pas aimer un roman, bien sûr, ça ne m'empêche pas de continuer à apprécier la "chick litt", Marc Lévy ou Guillaume Musso, Mary Higgins Clark et Harlan Coben, mais leurs conseils et leurs recommandations me permettent de lire différemment.
Et c'est aussi leur exemple qui me pousse à essayer d'analyser plus en profondeur ce qui me plaît ou me déplaît dans mes lectures. Je ne serai jamais une bonne critique littéraire, je ne sais pas décrire un style, si il est bon ou mauvais, je ne sais pas trouver les messages cachés par l'auteur, mais j'essaye de dépasser le "ça m'a plu" pour peut-être donner envie à d'autres de découvrir ces romans (même si je ne me fais pas d'illusion sur mon influence, mes statistiques de visites ne risquent pas de concurrencer les "vrais" blogs littéraires, je me dis que peut-être moi aussi je pourrais servir de conseil, même à 1 autre personne, ce serait déjà bien).

Fin de la parenthèse, revenons à nos moutons, et au roman cité en objet! Pour les critiques détaillées et argumentées, je vous conseille d'aller chez Galéa et  Miss Léo, qui ont en plus chroniqué le 2ème volet de la trilogie qu'elles ont lu.

Résumé: C'est l'histoire d'une organisation secrète internationale, le CFR (Consortium de Falsification du réel) qui falsifie la réalité mais dont personne ne connaît les motivations. C'est l'histoire de quelques une des plus grandes supercheries de notre époque : de Laïka, la première chienne dans l'espace, qui n'a jamais existé, de Christophe Colomb qui n'a pas découvert l'Amérique, des fausses archives de la Stasi. C'est l'histoire d'un jeune homme, embauché par le CFR, qui veut comprendre pourquoi et pour qui il travaille. C'est l'histoire d'une bande d'amis qui veulent réussir leur vie, sans trop savoir ce que cela veut dire. C'est, d'une certaine façon, l'histoire de notre siècle.

Ce roman m'a énormément plu, comme me l'avait dit Miss Léo, une fois qu'on est dedans, on ne le lâche plus! J'aurais pu le mettre en coup de coeur, mais c'est le premier volet d'une trilogie, qui se termine par "à suivre", je peux donc dire qu'il m'a clairement mis en appétit, que j'attends avec impatience de voir si les volets suivants tiendront la promesse de ce premier tome, le coup de coeur sera "attribué" à l'ensemble de la trilogie (ou pas d'ailleurs ;-))

C'est un roman intense, et pourtant très difficile à décrire sans le dévoiler totalement. Sans rentrer dans l'histoire proprement dite, voilà les points qui m'ont le plus plu dans le roman:
Les personnages d'abord, et en particulier Sliv, le héros. C'est le narrateur, on n'a donc de lui que ce qu'il veut bien nous dire, mais j'ai aimé son évolution au cours du roman. Il s'est engagé par jeu au CFR, parce qu'il ne savait pas très bien quoi faire de sa vie, et que la proposition d'embauche lui a paru plus proche d'un jeu que d'un emploi, et au fil de ses expériences on le voir mûrir, changer de vision à la fois sur la société qui l'emploie, mais aussi sur lui même. Il réfléchit à ce qu'il souhaite, et porte un regard plus réaliste et méfiant sur le monde, mais même dans les moments les plus durs, il reconnaît que ce que lui offre le CFR est plus que la vie étriquée qu'il pourrait mener avec un emploi "normal", une famille "normale".... Il en vient donc à accepter des règles du jeu qu'il ne maîtrise pas, en espérant faire un jour partie de ceux qui les comprennent.
Mais Sliv n'est pas seul, il est entouré de collègues, et d'amis qu'il rencontre au fil de ses expériences professionnelles, et ces personnages qui gravitent autour de lui contribuent eux aussi à la réussite de l'intrigue: on y retrouve la jeune femme carriériste prête à tout pour réussir, la fille que tout le monde jalouse parce qu'elle est belle et brillante, mais que tout le monde déteste; l'ami idéaliste, celui qui est prêt à tout plaquer si il pense que ce qu'on lui demande de faire est contraire à ses principes; ceux qui l'aident à mûrir, à prendre conscience de la portée de ses actes, ceux qu'il a peur de décevoir, et dont il craint le jugement....

La deuxième chose qui m'a plu dans ce roman, c'est son ancrage dans l'Histoire, ce qui le rend fondamentalement crédible: qu'est-ce qui empêcherait qu'il existe effectivement une organisation qui manipule les faits historiques pour orienter l'évolution du monde? Il existe tellement de théories du complot, que ce soit à propos des premiers pas de l'homme sur la Lune, qui auraient été tournés en studio, à l'assassinat de Kennedy, d'histoires telles que Roswell et les extraterrestres, qu'après tout, il pourrait tout à fait être envisageable que ce à quoi l'on croit ne soit que des histoires.
Je dois dire que ce roman fait même réfléchir, la documentation fournie pour chaque dossier pour modifier les sources, afin de rendre totalement crédible les histoires, la manipulation des archives, la création de données falsifiées pourrait tout à fait être réelle. Pour cela, on se dit qu'on lit un roman, mais qu'on n'est finalement pas si loin de ce qui pourrait exister!

Et puis il y a l'intrigue en elle-même: ce n'est pas un roman haletant, mais l'intrigue est menée de main de maître, on alterne les périodes de calme et d'introspection du personnage principal avec des récits de dossiers qui nous plongent dans l'histoire du monde, et des rebondissements judicieusement placés permettent qu'on ne s'ennuie pas dans le récit. On n'est pas dans un récit manichéen, tout n'est pas blanc ou noir, et l'écriture accompagne l'évolution de Sliv vers le "gris" du compromis.

Au final, un roman qu'on a envie de terminer, et qu'on lâche avec le regret de ne pas avoir la suite sous la main. Bien sûr, comme le héros et ses amis, on voudrait savoir qu'est-ce qu'est exactement le CFR, qui sont ses dirigeants, et quels sont les buts qu'ils dirigent, et j'espère que la suite de la trilogie me permettra d'assouvir ma soif de savoir!

dimanche 15 mars 2015

Coup de coeur: Confiteor




Ce livre, c'est Galéa qui m'a donné envie de le lire, dans une chronique que je vous recommande d'aller découvrir, parce que j'adhère avec les 5 raisons qu'elle donne pour avoir aimé le livre, et qu'elle détaille bien mieux que je ne pourrais le faire.

Du coup, quand à la bibliothèque la semaine dernière j'ai eu la chance de le trouver en rayon, je me suis précipitée!

Résumé:
Barcelone années cinquante, le jeune Adrià grandit dans un vaste appartement ombreux, entre un père qui veut faire de lui un humaniste polyglotte et une mère qui le destine à une carrière de violoniste virtuose. Brillant, solitaire et docile, le garçon essaie de satisfaire au mieux les ambitions démesurées dont il est dépositaire, jusqu’au jour où il entrevoit la provenance douteuse de la fortune familiale, issue d’un magasin d’antiquités extorquées sans vergogne. Un demi-siècle plus tard, juste avant que sa mémoire ne l’abandonne, Adrià tente de mettre en forme l’histoire familiale dont un violon d’exception, une médaille et un linge de table souillé constituent les tragiques emblèmes. De fait, la révélation progressive ressaisit la funeste histoire européenne et plonge ses racines aux sources du mal. De l’Inquisition à la dictature espagnole et à l’Allemagne nazie, d’Anvers à la Cité du Vatican, vies et destins se répondent pour converger vers Auschwitz-Birkenau, épicentre de l’abjection totale. Confiteor défie les lois de la narration pour ordonner un chaos magistral et emplir de musique une cathédrale profane. Sara, la femme tant aimée, est la destinataire de cet immense récit relayé par Bernat, l’ami envié et envieux dont la présence éclaire jusqu’à l’instant où s’anéantit toute conscience. Alors le lecteur peut embrasser l’itinéraire d’un enfant sans amour, puis l’affliction d’un adulte sans dieu, aux prises avec le Mal souverain qui, à travers les siècles, dépose en chacun la possibilité de l’inhumain – à quoi répond ici la soif de beauté, de connaissance et de pardon, seuls viatiques, peut-être, pour récuser si peu que ce soit l’enfer sur la terre.

Je dois avouer que j'avais un peu d'appréhension en entamant ce "pavé" de presque 800 pages: quand on attend beaucoup d'un livre, on a aussi le risque d'être déçu. Ca n'a pas été mon cas, même si il faut reconnaître qu'il n'est pas simple d'entrer dans ces pages: le narrateur passe de la première à la troisième personne au sein d'une phrase, mêle les différentes histoires qui composent ce magnifique récit sans transition, comme s'embrouillent les souvenirs dans l'esprit d'Adria. Pour moi qui ait la mauvaise habitude de sauter des mots, voire des lignes, il a fallu que j'adapte ma lecture pour pouvoir suivre le cheminement d'Adria, mais on est tellement emporté dans l'histoire que cela s'est fait sans difficulté.

Cette façon d'imbriquer les histoires, voire même les personnages parfois, met en lumière les destinées qui se croisent, et les similitudes de l'Histoire. Le Mal à travers les âges prend des formes différentes, mais finalement toutes sont basées sur la haine, la jalousie, l'intolérance, et les conséquences sont toutes les mêmes, la mort, la souffrance, la destruction.
Dans Confiteor, le Mal est personnifié, et Jaume Cabré va jusqu'au bout de la noirceur et de la bassesse de l'âme humaine: ses personnages sont prêts à tout pour obtenir ce qu'ils veulent, trahir, voler, tuer, mentir, on entre dans ce qu'il y a de pire chez l'homme. Et le mal n'est pas seulement les grands maux de l'Histoire, comme le nazisme ou l'Inquisition, c'est aussi les coups bas de la vie de tous les jours, les parents qui séparent les amoureux à coup de mensonges, c'est l'ami qui profite de la faiblesse de celui qui a toujours été là pour lui pour enfin trouver la gloire, c'est l'infirmière qui dérobe un bijou à un malade, un concurrent prêt à tout, les hommes qui abusent des femmes sans défense, les conduisant à une mort certaine....
Mais ce roman nous parle aussi de ce qui a de bon dans l'Homme, de la repentance, ces hommes qui porteront toute leur vie le poids du mal qu'ils ont fait, des hommes et des femmes prêts à se battre pour la liberté, pour la justice....

Mais ce roman parle aussi de l'amour, celui d'Adria et Sara, cet amour qui défie le temps et pousse à se dépasser, celui qu'on ne peut oublier, mais qui fait preuve d'exigence. J'ai aimé la description de cet amour, la tristesse d'Adria au départ de Sara, la recherche de celle qu'il a perdu, les retrouvailles en demi-teinte, les non-dits et les incompréhensions, et ces secrets qui le resteront jusqu'après la mort.
Il nous parle aussi de l'amitié indéfectible, celle qui dure toute une vie, celle qu'on aimerait tous connaître, celle qui ne souffre pas de mensonge, pas de faux-semblants. Un véritable ami, c'est celui qui dit la vérité, même si elle fait souffrir, parce que c'est le devoir d'un ami d'être honnête. Et même si au final, Bernat profite de son ami, il sera à ses côtés jusqu'au bout, tiraillé entre le remord et le désir de gloire, mais toujours là.

Ce roman est tellement riche qu'il est difficile d'en faire le tour en quelques mots, et je pense que chaque lecteur doit trouver sa façon d'y entrer, en fonction de ce qui entre en résonnance avec son propre vécu et son propre ressenti. Pour moi ça a été un vrai coup de coeur, de ceux qu'on ne lâche que quand on a atteint la dernière page, un grand merci encore à Galéa pour ce conseil, sans elle je n'aurais jamais découvert ce livre!